25 octobre 2026

Reds…dans le meilleur des mondes 2/7

D’orangistes à syndicalistes…

À la suite de l’accord trouvé entre la famille Houlding et les actionnaires du club — annulation de la dette et cession gratuite des actions — le board, à la recherche de nouveaux partenaires, émet 15 000 nouveaux titres au prix d’une livre l’action. John McKenna assume alors la présidence du club. Les actions trouvent rapidement preneur et de nouveaux visages apparaissent au sein du board d’Anfield.

Elisha Scott

De sa création jusqu’au premier conflit mondial, Everton draine un public issu de toutes les classes sociales. Goodison Park n’est pas particulièrement marqué par le militantisme social. À Anfield, en revanche, une écrasante majorité des supporters travaille pour la toute-puissante Mersey Docks and Harbour Board, l’organisme qui administre le port de Liverpool. Un autre contingent important de supporters provient du chantier naval de Birkenhead. La société Cammell Laird travaille notamment pour la Royal Navy, des entreprises de transport de marchandises et la prestigieuse compagnie maritime Cunard Line.

Première crise

Sur le plan sportif, après une décennie sans véritable succès, le club recrute Elisha Scott, un joueur originaire de Belfast. Scott s’installe dans les cages et devient, en quelques années, la grande vedette d’Anfield. Bien que protestant, il a grandi, du fait de son environnement familial, dans un milieu marqué par les tensions interconfessionnelles. Scott affiche ouvertement ses convictions orangistes et son sectarisme religieux. Adulé par les supporters, il entraîne avec lui de nombreux Anglais, Irlandais et Gallois, y compris parmi les catholiques, qui viennent régulièrement à Anfield.

Le Kop se radicalise

Le port de Liverpool tourne alors à plein régime. La Mersey Docks emploie des milliers de personnes dans une multitude de secteurs. Les conditions de travail sont difficiles et les conflits sociaux se multiplient, notamment en raison de salaires particulièrement faibles, alors même que l’activité florissante du port génère d’importantes richesses. Cette injustice sociale gagne progressivement les travées d’Anfield. Les employés de la Mersey Docks disposent de peu d’endroits où se réunir en masse. Le virage du Kop devient progressivement un lieu de convergence pour les travailleurs du port de Liverpool. On s’y retrouve, on échange, on discute. On parle autant de droit de grève, de salaires et d’avancées sociales que de football. Les actionnaires du club, encore largement issus du monde orangiste, voient cette concentration de travailleurs d’un mauvais œil.

Le board change de couleur

La nomination de Matt McQueen au poste de manager confirme une tendance déjà perceptible. Les orangistes demeurent influents dans la gouvernance du club rouge, même si certains anciens partenaires de John Houlding se retirent après le doublé et cèdent leurs parts à de nouveaux investisseurs. Pour autant, la composition du conseil d’administration évolue peu. Le board reste relativement stable et compte en moyenne une dizaine d’actionnaires. L’ensemble est alors d’obédience protestante. Toutefois, les premiers actionnaires non orangistes font leur entrée à la table du pouvoir. Les deux camps vont, dans un premier temps, faire cause commune. Mais les orangistes s’inquiètent de la hausse constante des coûts. Les salaires des joueurs augmentent, tout comme les dépenses liées à l’entretien d’Anfield. L’argent sort plus vite qu’il ne rentre. Une vieille histoire…

Après l’obtention des deux titres, Liverpool n’est pourtant pas en mesure de se maintenir durablement au sommet. Un scout inspiré repère alors un jeune attaquant sud-africain dont la sélection effectue une tournée en Grande-Bretagne. Gordon Hodgson est rapidement recruté par le board d’Anfield. Si Liverpool décline et rentre dans le rang, Hodgson, lui, empile les buts. Il permet aux Reds de se maintenir dans l’élite du football anglais et devient, après Elisha Scott, la deuxième grande vedette de l’histoire du club. En 1927, le Kop est profondément modifié. Une toiture est installée et couvre désormais l’intégralité de la tribune.

Polymorphie du board

C’est durant cette période que de nouveaux profils apparaissent au sein du board d’Anfield : des  » entrepreneurs syndicalistes « . William McConnell, traiteur réputé et président d’un club de bowling, entretient des liens étroits avec les syndicats. Le jeune Richard Lawson Martindale, négociant en charbon et lui aussi proche du mouvement syndical, prend progressivement la suite de son père. Peu à peu, les nouveaux venus prennent l’ascendant sur les anciens.

Parmi les figures de proue de l’ancien monde se trouve William Cartwright, politicien orangiste et libéral, qui préside le club de 1932 à 1935. Autre poids lourd : Thomas Valentine Williams, entrepreneur dans l’industrie du coton. Il a hérité des parts détenues par son père, ami de John Houlding, qu’il avait suivi lors de la scission du board d’Everton. Williams a également acquis les parts de ses oncles. Il devient ainsi le principal actionnaire du club. L’ouvrage Red Men, rédigé par John Williams, professeur de langue et auteur d’un travail consacré aux hommes qui ont façonné l’histoire du club, ne s’attarde guère sur cette confrontation au sein du board d’Anfield. Encore moins sur ses conséquences. C’est regrettable.

Martindale et McConnell forment un duo redoutable. S’ils restent en retrait de la présidence du board, ils prennent progressivement le contrôle du club. Ils sont sur tous les fronts. Les libéraux comprennent rapidement que leurs nouveaux partenaires disposent de connexions susceptibles de réduire les coûts liés à l’entretien d’Anfield et aux transferts, devenus toujours plus onéreux. Le tout repose sur des mécanismes de financement opaques faisant intervenir l’argent des syndicats. Tant pis si, au passage, Anfield devient une véritable pétaudière rouge !

Le système repose sur un principe simple : donnant-donnant. Le board bénéficie du soutien financier des syndicats. En retour, le club soutient sans restriction les luttes syndicales. Le Kop devient progressivement un véritable quartier général où les travailleurs peuvent se réunir, s’organiser et coordonner leurs actions lors des conflits sociaux avec les représentants de la Mersey Docks. En 1941, John Harrop, actionnaire du club, ancien agent immobilier et élu municipal, démissionne. La présidence se retrouve vacante. C’est précisément le moment qu’attendait le jeune Richard Martindale. Il prend la présidence du club tandis que son alter ego, William McConnell, assume la vice-présidence.

Les libéraux ont progressivement renoncé à la gouvernance du club. Les coûts de fonctionnement, la guerre et, surtout, les possibilités offertes par les réseaux syndicaux pour maintenir le navire à flot ont achevé de les convaincre. À Liverpool, toutefois, l’évolution politique est différente. Les orangistes tentent encore de maintenir une forme de sectarisme sur le terrain politique. Mais, progressivement, celui-ci se délite et se dilue. Le Parti travailliste prend l’ascendant sur les conservateurs.

À Anfield comme dans la ville, un monde est en train de disparaître. Les orangistes cèdent progressivement la place aux syndicalistes.