Par sa logique de production, le global kick engendrait une conséquence majeure : il tendait à exclure systématiquement les jeunes joueurs qui n’étaient pas issus des classes populaires autochtones d’Angleterre et d’Écosse. Il devenait ainsi difficile, voire impossible, pour des joueurs d’origine étrangère — qu’ils soient afro-descendants, européens, sud-américains ou encore issus des communautés anglo-saxonnes des États-Unis, du Canada, de Nouvelle-Zélande ou d’Australie — de s’intégrer pleinement aux équipes pratiquant cette culture-jeu. Leur difficulté à maîtriser les codes, les dispositions et les formes de sociabilité propres à cette culture-jeu constituait un obstacle à leur intégration. À l’inverse, les équipes privilégiant un jeu vertical et rugueux, conforme aux schémas tactiques traditionnels se révélaient davantage susceptibles d’accueillir ces différents profils. Reposant sur des principes de jeu moins fortement associés à une culture sociale et territoriale spécifique, elles permettaient ainsi une intégration plus aisée des joueurs issus de trajectoires et d’origines diverses.
Le football ne constitue pas un jeu universel au sens d’une pratique dont les formes, les dispositions et les significations seraient identiques indépendamment des contextes sociaux dans lesquels elle se déploie. Les cultures-jeu ne sont ni interchangeables ni équivalentes : elles s’inscrivent dans des configurations historiques, sociales, culturelles et, dans certains contextes, ethniques, qui contribuent à façonner les manières de jouer, les dispositions corporelles ainsi que les représentations du jeu. Il ne suffit donc pas de mettre un ballon à la disposition de jeunes joueurs sur le macadam d’une quelconque cité anglaise pour que se reproduisent mécaniquement les mêmes dispositions techniques, corporelles et cognitives que celles observées chez un jeune joueur anglais socialisé dans cet environnement.
C’est également l’une des raisons pour lesquelles le football suscite, depuis longtemps, une forme de distance, voire de rejet, dans certains secteurs des élites sociales. Cette attitude peut notamment être observée aussi bien dans certains milieux bourgeois et conservateurs à droite que dans la bourgeoisie étatiste, universitaire et universaliste à gauche. Derrière des positionnements idéologiques pourtant différents, ces groupes peuvent ainsi se rejoindre dans une même distance à l’égard de certaines formes du football populaire. Les deux faces d’une même pièce.
Aux yeux de ces milieux, le football apparaît en effet comme une pratique profondément ancrée dans des formes de sociabilité, des dispositions corporelles et une culture populaire dont les codes leur sont socialement et culturellement éloignés.
Lorsque les classes prolétaires acquièrent une autonomie croissante sur les plans économique, social et culturel, cette dynamique peut susciter, de la part des groupes dominants, différentes formes de résistance et de recomposition des rapports sociaux. Les clivages politiques et culturels peuvent alors contribuer à fragmenter les classes laborieuses et à limiter leur capacité à construire des formes autonomes de sociabilité et de représentation collective. Derrière les transformations du spectacle footballistique se joue ainsi une question plus large : celle de la capacité des classes populaires à préserver leur autonomie culturelle et leurs propres formes d’expression collective. C’est précisément en raison de son particularisme identitaire et populaire que le Global Kick a été condamné.
Ce sujet clôt cette série d’articles consacrés au football anglais.
PS : À toutes les personnes qui me suivent, je suis désolé pour cette petite absence. Merci pour votre patience et votre fidélité.
