Il y a foule lors du Grand Prix de Belgique 1962 au circuit de Spa-Francorchamps, qui voit s’imposer pour la première fois le jeune pilote écossais, Jim Clark, au volant de sa Lotus T25. Handicapé par un moteur récalcitrant durant les essais, Clark se rabat sur la Lotus T24 qu’utilise son coéquipier Trevor Taylor. L’Écossais ne prend aucun risque et se hisse en milieu de grille.
Le lendemain, Clark reprend sa voiture munie d’un moteur opérationnel. Prudent au départ, il attend que la course se décante, puis il accélère, dépasse ses adversaires et prend la tête de la course. La Lotus T25 fait merveille. Dotée d’un châssis monocoque, elle démontre tout son potentiel lors de cette deuxième sortie officielle en Grand Prix. Clark s’échappe peu à peu et l’emporte sans trop de soucis.
Après avoir partagé sa joie avec son équipe, le jeune Écossais file vers le podium. Alors qu’il attend les deux autres pilotes qui ont fini derrière lui, le photographe Jesse Alexander se glisse sur les lieux. Il interpelle Clark qui est surpris et le prend en photo. Les deux hommes se connaissent bien et Clark, qui a vu plusieurs clichés réalisés par Alexander sur sa personne, apprécie le travail de ce dernier.
La photo apparaît dans une revue consacrée au sport automobile. Elle ne met pas longtemps à faire le tour du monde. Clark, qui n’est pas encore débarbouillé et songeur, semble dans un autre monde. En un seul clic, Alexander a donné au public une tout autre dimension du pilote automobile, jusqu’alors ignorée par ses contemporains. Impressionné, Clark félicite Alexander et les deux hommes décident de renforcer leur collaboration.
Natif de Santa Barbara en Californie, Jesse Alexander s’initie très tôt à la photographie au point que cela devient une obsession. C’est sur les courses disputées sur les routes de Californie, qu’Alexander débute dans le monde de la photographie professionnelle.
Au tout début des années cinquante, il est envoyé par la revue qui l’emploie au Mexique pour couvrir la Carrera Panamericana, une des plus grosses épreuves de route au monde. Muni de son appareil Rolleiflex, il suit les différentes étapes de la course avec foi. La PanAm est un formidable laboratoire en matière d’enseignement pour Alexander. Les paysages de la course mexicaine offrent au jeune photographe un cadre de réflexions unique.
Galvanisé par cette expérience, il gagne l’Europe et couvre pour Car & Driver les épreuves des 24 heures du Mans, les Mille Miglia et la Targa Florio. Alexander en profite aussi pour photographier les vedettes nord-américaines qui séjournent sur la Riviera pour le compte du New York Times avec lequel il a trouvé un accord pour relayer son travail.
Alexander couvre pratiquement toutes les manifestations ayant pour cadre le sport automobile. Le Nascar, l’Indy, les records de vitesse à côté de Salt Lake City, les épreuves de routes et de montagne, l’endurance, mais c’est en Formule 1 qu’il produit le meilleur de son travail. Son œuvre étant le plus souvent associée à Jim Clark.
Malgré sa collaboration étroite avec le crack écossais, Alexander ne s’est jamais fermé au reste du monde de la course automobile. Avenant, décontracté, jamais avare en matière de conseils aux débutants, Alexander fut grandement apprécié par les gens de sa profession et du paddock tout entier. Être photographié de la plus belle des façons par Jesse Alexander était vécu comme une sorte de privilège, le fait d’être reconnu pour n’importe quel coureur.
Lors de ses séjours aux États-Unis, il regagnait sa chère petite ville de Santa Barbara. Dans une pièce de sa maison qu’il avait transformée en studio, il développait ses pellicules et notait son travail. Méticuleux, soucieux de la qualité de ses réalisations, il sélectionnait avec soin ses fameux instants clés, en attente d’être publiés.
Infatigable et passionné, il tire sa révérence en 2021 à l’âge de quatre-vingt-douze ans, tout en ayant conservé, jusqu’au bout, l’œil d’un esthète en toute circonstance.
