12 mars 2026

Un dernier tango à Londres

Alors que l’Argentine continue de fêter son premier mondial, le marché des transferts est agité. Une bombe explose. Les deux champions du monde, Oswaldo Ardiles et Riccardo Villa, s’engagent avec le club anglais de Tottenham.

À l’époque, la presse et le public voyaient dans l’arrivée conjointe des deux joueurs argentins le vent d’une révolution en Grande-Bretagne, or, Villa et Ardiles étaient, en fonction de leurs qualités intrinsèques, faits pour jouer à Tottenham.

Attablés, Bill Nicholson et Keith Burkinshaw, manager du club de Tottenham, passent en revue l’effectif comme ils le font depuis quelques jours. Après s’être retiré des terrains quatre ans auparavant, Nicholson a accepté de conseiller Burkinshaw, artisan de la remontée du club en first division. Burkinshaw est l’enfant de Nicholson, il pense le jeu de la même manière. Les deux hommes sont partagés entre augmenter la condition athlétique et apporter de la technique et de la fluidité en supplément à l’équipe type.

C’est à ce moment-là que le téléphone sonne. Harry Haslam, manager du club de Sheffield United, tance les deux hommes au sujet du champion du monde Oswaldo Ardiles. Le meneur du club Atlético Huracán serait intéressé par le fait de jouer en Europe. Halsam connait bien le football argentin et possède de nombreux contacts sur place.  Nicholson et Burkinshaw ont fait le tour des joueurs susceptibles d’apporter un soutien à Glenn Hoddle, meneur de jeu des Spurs, mais ils n’ont rien trouvé de satisfaisant. Il manque aussi un grand défenseur. Les deux hommes décident de se tourner vers leur ami commun, Harry Haslam.

Keith Burkinshaw en parle à Sidney Wale, chairman du club et obtient le feu vert de ce dernier. Arrivée à Buenos Aires, Burkinshaw est accueilli par Antonio Rattín, l’ancienne vedette du football argentin et capitaine de l’Albiceleste au mondial 66 en Angleterre. Rattin, Burkinshaw et ses adjoints rejoignent un hôtel et rencontrent Ardilles. Les pourparlers sont rapides et les deux parties tombent d’accord. Au cours de leur conversation, Ardilles prévient que son ami Ricardo Villa est, lui aussi, intéressé pour jouer en Europe. Ça tombe bien. Rattin organise la tournée des clubs de la capitale pour Burkinshaw et ses adjoints et rencontre Ricardo Villa, libero du Racing Club. L’entretien se passe bien. Burkinshaw appelle Sidney Wale qui donne son accord pour régler la somme de 750 000£ réclamée par les clubs de Huracán et du Racing.

La nouvelle fait l’effet d’une bombe en Angleterre. Deux joueurs non britanniques et argentins recrutés pour évoluer au sein d’un des meilleurs clubs du Royaume-Uni font sourire la presse, toutefois, d’autres professionnels ne sont guère étonnés par ce choix.

Selon l’expression consacrée, Tottenham joue continental, et ce, depuis l’après-guerre. Il n’y a rien d’étonnant à voir débarquer des joueurs de ce style au sein du club londonien.  Quelques rencontres suffisent à faire taire les sceptiques.  Ossie et Ricky se fondent dans le collectif huilé du onze de Burkinshaw. Ardilles confirme qu’il est un formidable relayeur, quant à Villa, il est un des meilleurs défenseurs de la planète football et gratifie de son élégance et de sa classe le public britannique. C’est un joueur qui colle trait pour trait à l’image du club. 

Tottenham se hisse dans le haut du classement. Paradoxalement, si les formations alignées par Keith Burkinshaw restent à ce jour les plus séduisantes, du côté de White Hart Lane, Tottenham se relève trop juste pour enlever le titre de champion d’Angleterre. C’est en FA Cup que les hommes de Burkinshaw décrochent les étoiles avec deux victoires consécutives. À cette époque, la FA Cup est le deuxième trophée le plus prestigieux du Vieux Continent, derrière la coupe d’Europe des clubs champions. Des victoires qui appartiennent désormais à l’histoire du football avec le fameux but du charismatique Villa en finale face à Manchester City.

Malheureusement, Tottenham ne confirme pas sur le plan européen. Candidat à la victoire en Coupe des vainqueurs de coupes, le club londonien est sorti en demi-finale de l’édition 81-82 par un FC Barcelone musclé et la saison suivante par un Bayern Munich tout aussi physique. C’est un couac, car bien des observateurs voyaient dans ce Tottenham un vainqueur naturel de cette compétition. La faute au valeureux et esthétique Burkinshaw qui n’a cessé d’aligner des formations rutilantes, séduisantes, techniques, en accord avec l’image du club, tout en négligeant l’aspect physique, ingrédient déjà indispensable à cette époque pour aller au bout.

Avec le déclenchement de la guerre des Malouines, les deux Argentins se sentent hors-jeu. Le club tout entier traverse des moments forts pénibles. Burkinshaw protège ses joueurs. Il autorise Ardiles à rentrer au pays pour préparer le Mondial 82, quant à Villa, non retenue par Menotti, il s’abstient de jouer la finale de la Cup.

L’agitation qui règne au sein du club avec la vente forcée par les familles Wale & Richardson, copropriétaires du club depuis les débuts de son existence, qui ont un avocat, porte-parole d’un groupe d’actionnaires mené par un promoteur immobilier basé à Monte-Carlo, ne fait qu’empirer les choses. Villa rejoue, mais le cœur n’y est plus. Après cinq saisons, il rentre au pays. Quant à Ardilles, exfiltré après le mondial au Paris Saint-Germain, Burkinshaw le récupère et le remet graduellement sur le terrain. Toutefois, l’Argentin a perdu de son entrain, Quatre ans plus tard, alors qu’il joue par intermittence et que tout le monde est parti, il quitte les Spurs à son tour…

Bien qu’écrasé par les résultats de Liverpool, Forest et Aston Villa en Coupe d’Europe, Tottenham a pourtant fait jeu égal sur le plan médiatique avec ses adversaires durant toutes ses années. Les supporters, les vrais, savent ce qu’ils doivent à Ossie et Ricky. 

De nos jours, beaucoup de fans des Spurs restent nostalgiques de cette époque, il faut dire que depuis, plus rien d’excitant ne s’est passé à White Hart Lane.