25 janvier 2026

Stabilité et démesure

Un club se construit en fonction de son histoire. Les décennies se succèdent, elle constitue le vecteur essentiel sur lequel les dirigeants guident le club. Dans l’histoire du FC Barcelone, il y a deux dates historiques qui vont changer radicalement l’image et le destin du club. La première intervient durant la guerre avec la nomination par le pouvoir central d’un militaire, le colonel Vendrell, à la tête du club blaugrana. La deuxième se produit durant le Mondial argentin avec un dénommé Josep Lluis Núñez, entrepreneur en bâtiment et homme de média qui accède à la présidence du club blaugrana. Cette élection intervient avec le retrait de la compétition de Johan Cruyff et un club en pleine débâcle sur le plan économique.

José Luis Núñez, socio du club, se présente en candidat libre. Il mène habilement une campagne électorale en s’inspirant des pratiques en cours aux États-Unis. « Pour un Barça triomphant », Núñez, au point où il fait des émules et crée un courant de sympathie. Núñez obtient 10 352 voix, contre 9537 à Ferran Ariño et 6202 à Nicolau Casaus. Calculateur et unificateur, il invite ce dernier à occuper le poste de vice-président.

Durant son histoire, le club a vu défiler à sa barre des gérants de toute sorte. Tout ce que compte la Catalogne en matière d’hommes d’affaires aux contours le plus souvent sulfureux. Cependant, don Josep Lluís Nuñez est bien déterminé à faire autre chose que ses prédécesseurs.

La machine Núñez se met rapidement au travail. Il tient ses promesses en abaissant le prix des abonnements dans le but d’augmenter le nombre de socios du club. Alors qu’il s’installe aux gouvernes du club, le barca affiche 77 000 abonnés. En quelques années, Núñez fait passer le nombre à 100 000 adhérents. Il lance une campagne d’adhésion dans toute la Catalogne et au-delà, s’adressant aux Catalans installés ailleurs en Espagne et aux exilés à l’étranger. Là, encore, il tient son pari. Le club passe d’une centaine de Penas à plus de mille clubs de supporters en peu de temps.

Núñez ne comprend pas grand-chose au football, mais sa prise de pouvoir coïncide avec le déclin de l’Atlético de Madrid, l’Athletic Bilbao continue sa politique régionale et Valence étant limité par ses moyens, le jeune président du Barca profite de la situation pour déclarer la guerre « sportivement » au Madrid, alors que Santiago Bernabéu disparaît.

Josep Lluis Núñez veut un grand Barça avec les meilleurs joueurs du monde. Visionnaire, il est un des tout premiers dirigeants qui a compris que le football allait changer. Le règne de l’info, du strass et des paillettes s’installe et en tant qu’homme de médias, il sait qu’il faut créer l’actualité en permanence pour être sur le devant de la scène.

Toute sa stratégie consiste à occuper le terrain médiatique, en bien ou en mal, peu importe. Dans un premier temps, il utilise ses réseaux financiers pour remettre le club à flot puis, il lance le Clásico, joue la carte du régionalisme à fond, fait une affaire d’État avec les arrivées de joueurs comme Krankl, Roberto, Simonsen, Schuster, Maradona et Lineker ou bien encore quand le hasard lui tombe sur les bras avec l’enlèvement de Quini, le buteur du club, il monte en première ligne et le pays retient son souffle.

Avec cette politique, les résultats tardent à venir, même si deux Coupes des vainqueurs de Coupes finissent par tomber dans l’escarcelle du club catalan. Par contre, en vertu de l’organisation du mondial disputé en Espagne, le Camp Nou se dote d’un troisième anneau et devient la meilleure arène du pays. Josep Lluis Núñez lance l’agrandissement du Palais des Sports et commande et inaugure le mini-stade pour la réserve. Nuñez ne s’arrête pas en si bon chemin. Il ordonne aussi des travaux pour améliorer le centre de formation de la Masia. Pour Núñez rien n’est trop beau. Toute idée qui peut permettre au club catalan de renvoyer le Madrid au Moyen Âge est la bienvenue.

Au fil du temps, Josep Lluis Núñez continue sur sa lancée, provoquant avec Bernd Schuster un de ces psychodrames dont il a le secret. Avec l’étoile allemande, idole du Camp Nou, il entame un bras de fer pour une question salariale et Schuster ne joue pas durant huit mois. Résultat, les médias passent leur temps à disserter sur l’affaire. Il accepte même le retour de Johan Cruyff au club en tant qu’entraîneur, mais tout en signifiant à plusieurs reprises à l’ancienne gloire du football européen qui commande. Les victoires des Catalans s’accompagnent toujours de grande tension psychologique dans les couloirs du club, c’est un trait caractéristique de la présidence de Núñez.

Les années quatre-vingt-dix voient Núñez contraint de faire de la politique en écartant les tentatives de certains adversaires qui tentent de le décréditer lui et son bilan à travers un groupe baptisé éléphant bleu où l’on retrouve Cruyff et Laporta. Finalement, il se retire en 2000 de la présidence du club.

Après presque vingt années de gouvernance à la tête du club blaugrana, force est de constater que son bilan sportif est positif et en termes d’actifs le club a fait un bond gigantesque, laissant le rival madrilène au bord de la route. Sa gestion s’est avérée gagnante, même si, sur la fin, il a peu vacillé. Cependant, cette présidence de vingt-deux années constitue, au tout début des années deux mille, la force du club. Celle sur laquelle Laporta et les collaborateurs qui l’entourent vont construire les succès du club blaugrana des années deux mille dix. Au milieu d’une cohorte d’intrigants de toute sorte, Josep Lluís Núñez restera pour longtemps l’homme qui a fait du FC Barcelone un club à dimension planétaire.

La présidence de José Luis Núñez a forcé le grand rival madrilène à se réinventer.  Ramon Mendoza, fraichement élu à la tête de la présidence du club castillan, se donne comme objectif de remettre le club à flot en s’inspirant de certaines méthodes de Núñez. C’est la seule fois dans leur histoire conjointe où le club blanc s’est tourné vers son adversaire privilégié pour prendre conseil.