25 janvier 2026

Le choix d’Alfredo Foni

Il fait soleil en cette fin de mois de septembre de l’année 1968 à Vicenza. Dans le cadre de la première journée de championnat, le club du Lanerossi Vicenza accueille l’Inter de Milan. Il ne reste plus une place de libre dans le stade Romeo-Menti.

Lors de l’intersaison, le club lombard a vécu un été agité. Le propriétaire du club, Angelo Moratti, déçu par une saison sans relief et suite au contrecoup de la saison précédente avec la perte du titre dans la dernière journée et la défaite en finale de la Coupe d’Europe des clubs champions face au Celtic Glasgow, décide de se retirer. Il cède la majorité de ses parts à un industriel du textile, Ivanhoé Fraizzoli. Cette décision entraine aussi le départ de l’homme fort du club, l’entraineur Helenio Herrera, et d’Italo Allodi, le directeur administratif du club lombard.

Fraizzoli semble un brin démuni face à cette situation et fait preuve de retenue dans le domaine du recrutement. Son problème est de remplacer Herrera. Il y a quelques entraineurs de renom sur le marché, cependant Fraizzoli, qui est un fidèle tifoso de l’Inter, n’a pas oublié celui qui a mis le club milanais sur les rails dans le but de devenir un grand d’Europe à terme. Fraizzoli en parle à Giuseppe Meazza, resté au sein du club en tant que conseiller. Un seul homme a l’envergure d’Herrera : Alfredo Foni, l’homme qui a donné les deux titres de champion à l’Inter en 1952 et 1953. Foni, qui a cessé de coacher la sélection suisse, est disponible…

Le coach

C’est en 1944 que Foni fait ses débuts d’entraineur. En quelques mois, il sauve l’Udinese de la relégation. Sous contrat avec la Juventus de Turin, il regagne le club piémontais et achève sa carrière sous le maillot bianconero. Peu après, il s’engage brièvement avec Venise. Il ne reste pas longtemps au sein d’un club miné par des conflits intérieurs, néanmoins, il sauve le club en le maintenant dans l’élite. Gagné par l’envie de connaitre d’autres horizons, il signe pour le club suisse de Chiasso en tant que joueur-entraineur. Après ce premier séjour en terre helvétique, il regagne l’Italie et continue d’exercer dans des clubs transalpins, dont la Sampdoria de Gênes.

Un beau jour, un émissaire du club de l’Inter de Milan lui propose de coacher la formation lombarde. Foni saute sur l’occasion. Aidé par son ami et ancien partenaire en sélection Giuseppe Meazza, assistant technique au sein du club, Foni trouve rapidement ses marques. Il met en œuvre un système de jeu qu’il a travaillé depuis quelques années. Foni est rapidement accusé par la presse d’avoir institutionnalisé le catenaccio, alors que le concept a été importé de Suisse par l’entraineur Gipo Viani.

Certes, Foni replace son défenseur Ivano Blason en position de libero qui évolue en retrait du défenseur central, mais le reste du dispositif est classique. Sa formation évolue avec trois milieux et trois attaquants. C’est avec l’animation du jeu que Foni change la donne. Son milieu droit Armano joue au vrai-faux attaquant et perturbe l’adversaire, devant l’artiste suédois Skoglund régale la foule et Nyers et Lorenzi marquent but sur but. Avec cette défense renforcée, le gardien Giorgio Ghezzi encaisse peu de buts. Le dispositif de Foni s’apparente bien plus à la possession de balle qu’à un système de jeu axé sur une formation qui joue arc-boutée dans son camp et s’en remet à des contre-attaques.

Foni digère mal ses critiques, cependant, l’Inter empoche le scudetto deux fois consécutivement. La victoire de Foni est aussi celle du président et propriétaire du club, Carlo Masseroni, industriel dans le caoutchouc qui a fortement investi sur le marché des transferts. Plébiscité malgré une opposition active, Foni est appelé par la FIGC pour prendre en charge la sélection. Foni trouve un accord et se partage entre la sélection et l’Inter. C’est une position intenable, l’Inter pique du nez en championnat. En fin de saison, Foni est face à un choix. Laisser la sélection ou quitter l’Inter ? Foni choisit la sélection.

Suite à cette décision, Masseroni cède le club à l’industriel du pétrole Angelo Morrati. Les trois saisons qui suivent ne sont guère joyeuses pour Foni qui découvre peu à peu l’envers du décor de la FIGC avec un tas de gens qui se tirent dans les jambes. Sur le terrain, il ne réussit pas à faire émerger une équipe compétitive. Pire, la Squadra Azzurra ne se qualifie pas et sombre lors d’un match de qualification en Irlande du Nord. Enthousiaste à son arrivée, le destin s’est montré particulièrement cruel, laissant un homme seul et désabusé.

« Les dirigeants ont voulu faire la guerre à Barassi, président de la Fédération de football, ils m’ont envoyé dans la mêlée, je suis resté tranquille. On peut parler d’une conspiration. Mais je préfère oublier cette aventure, elle m’a causé trop d’amertume. »

Il ne reste pas longtemps sans proposition. Le FC Bologne l’engage en tant que conseiller technique alors qu’il espérait que l’Inter se manifeste du fait que le président Moratti était dans la difficulté avec ses nombreux entraineurs. À Bologne, il ronge son frein et reste une saison. L’année suivante, il rejoint la capitale et s’engage avec la Roma. En fonction du climat, les choses se passent mieux et il décroche un titre européen avec une victoire en finale de la Coupe des villes de foire. Foni n’est pas encore fini, mais l’homme est orphelin de ses années à l’Inter.

Sans espoir, il repart en Suisse, épouse une Suissesse et prend la sélection en main. Revanchard, il qualifie la Nati pour le mondial anglais, mais ne gagne aucun match lors du premier tour et démissionne la saison suivante. Diplômé d’économie et de commerce, Foni ne pense plus au football et préfère s’occuper de ses investissements financiers, lorsqu’un jour, le téléphone sonne…

Retour en grâce

Treize longues années sont passées depuis ce choix fatidique. Entre temps, la roue a tourné. L’Inter est devenu un club phare de la planète football avec deux titres de champion d’Europe et intercontinental à son palmarès, trois scudetti supplémentaires et l’étoile des dix titres cousue sur le maillot nerazzurro et Helenio Herrera a écrit sa légende. Que peut bien penser Foni au fond de lui-même au moment du coup d’envoi lors de cette première rencontre de championnat à Vicenza ? Personne ne sait…

L’Inter l’emporte sur la marque d’un but à zéro grâce à Mazzola et lance sa saison. Neuf mois plus tard, le club lombard termine à la quatrième place sur les talons du Milan et de la Juventus, mais loin derrière la Fiorentina, tirée pour la deuxième fois de son histoire. La tifoseria interiste est divisée sur le retour de Foni à la tête du club. Certains sont déçus par cette quatrième place, d’autres pensent que Foni a fait l’essentiel. Il a redynamisé et redonné vie à une équipe qui n’est pas la sienne et dont les cadres étaient gagnés par l’incertitude suite au départ d’Herrera et Moratti. Cependant, le président Fraizzoli pense que Foni serait plus utile dans un rôle de directeur sportif. Il lui propose le poste et de chaperonner Giovanni Invernizzi, ancien joueur professionnel passé par l’Inter et qui débute en tant qu’entraineur. Foni refuse et retourne en Suisse. Cette deuxième rupture avec l’Inter est aussi subite que la première, treize ans auparavant.

Quelques années plus tard, Foni fait une dernière apparition éclair en Italie sur le banc du club de Mantoue. Le reste du temps, il s’occupe de clubs helvétiques, dont le FC Lugano, une ville dans laquelle il s’est installé depuis son premier séjour en Suisse. En 1985, Foni disparait sans faire de bruit, loin des joutes, des polémiques et de la fureur du Calcio…