En quelque course, Bernd Rosemeyer a conquis les faveurs du public au détriment de ses prestigieux adversaires. Le natif de Ligen n’a pas besoin de campagne de presse en sa faveur. Un coup de volant suivi d’un sourire et il met les gens dans sa poche, et bien qu’il soit Allemand et utilisé à des fins de propagande par le régime hitlérien qui voit en lui le parfait aryen. La plupart des foules vont l’adopter comme s’il était l’un des leurs.
À Brno, il harcèle ses adversaires pour le plus grand plaisir des spectateurs. Les Mercedes ne sont guère à l’aise sur le tracé tchèque, Rosemeyer profite des erreurs des autres concurrents et il se positionne en tête du Grand Prix, une première place qu’il garde jusqu’au baissé de drapeau.
Heureux comme un enfant après cette victoire, il file rejoindre le podium où patientent les officiels. Parmi eux, Elly l’attend avec le trophée dans les bras. D’emblée Bernd tombe raide amoureux de la belle aviatrice, il devait l’être déjà bien avant, elle n’est guère intéressée par cette marque d’attention et puis Rosemeyer a deux ans de moins qu’elle, ce n’est qu’un gamin à ses yeux, mais la nouvelle star de la course automobile ne se décourage pas. Durant les semaines, il couve Elly et celle-ci finit par céder. Le couple s’affiche rapidement en public…
L’année 1936 démarre sur les chapeaux de roues pour Bernd Rosemeyer. Encouragé par ses résultats acquis lors de sa première saison, il enchaîne victoire sur victoire, éclipsant au passage Hans Stuck et Ernst Von Delius, ses coéquipiers. Il remporte un total de sept Grands Prix et s’octroie le titre de champion d’Europe des conducteurs.
Dans les courses de côte, la grande spécialité de Hans Stuck, il fait jeu égal avec le maître de la montagne et prend même le dessus en s’imposant au Schauinsland et dans le Hochtaunuskreis, deux des épreuves les plus prestigieuses du Championnat d’Europe de course de côte.
L’année suivante, Rosemeyer se défend bec et ongle, mais finit par céder face à Caracciola, mais c’est une saison positive, car il remporte de nouveau le Grand Prix de l’Eifel sur le Ring et surtout la Vanderbilt Cup aux USA, une course hors championnat. Après avoir reçu un chèque d’une valeur de 25 000 dollars – plus de 300 000 de nos jours – il le dépose dans une banque américaine. Était-ce en prévision du futur ? Bien après sa disparition, Elly dépense cet argent pour éditer un timbre à sa mémoire. Une chose est certaine : lors de son séjour américain, Rosemeyer, tout comme Caracciola, avait fortement apprécié l’ambiance décontractée qui tranchait avec la froideur de certains circuits en Europe.
Avec Elly, il s’envole vers l’Afrique du Sud dans leur monoplan où il dispute deux courses hors championnat qu’il remporte. Tels des aventuriers, ils parcourent le monde, le régime hitlérien tente d’exploiter le couple qui répond au profil aryen, mais les Rosemeyer ne prêtent pas attention aux nombreuses sollicitudes dont ils sont l’objet de la part du pouvoir. Malgré la perte du titre, Rosemeyer se console en fêtant la naissance de son fils Bernd Jr.
La saison suivante commence avec les inévitables tentatives de record de vitesse. Alors qu’il file à 420 km/h, le prototype fait une embardée, frappé de côté par une violente rafale. Bernd Rosemeyer perd le contrôle du bolide qui s’écrase dans un vacarme assourdissant de tôle déchirée vers la chaussée. Le choc est terrifiant, le champion allemand est éjecté à plus de cent mètres de sa monture, celle-ci finit sa course contre un talus. Le docteur Glaser, qui suit à distance la tentative dans une voiture de secours, arrive près du champion. Celui-ci est encore vivant, mais il décède quelques minutes plus tard dans ses bras en raison de ses multiples blessures.
Le pays est sous le choc et les autorités ne perdent pas de temps pour récupérer la mort du champion. Elly voulait un adieu dans l’intimité, mais Hitler ordonne que l’on organise des obsèques nationales. Rosemeyer était comme tous les champions automobiles allemands membre honorifique de la SS à son corps défendant avec le grade de capitaine. Il est inhumé au cimetière de Dahlem à Berlin non loin de son ancien coéquipier et ami Ernst Von Delius, décédé un an plus tôt.
Pour Elly la vie continue, l’aviation et Bernd Jr seront les seuls remèdes pour essayer d’oublier. En 1940, elle est sollicitée par le régime pour incorporer la Luftwaffe, elle décline, prétextant que Bernd Jr l’accaparait. Deux ans plus tard, elle épouse un industriel, Karl Wittman, et donne une petite sœur à Bernd Jr. Après la fin du conflit, elle est interrogée par les inévitables oies blanches de la nouvelle administration de l’État pour son attitude bien qu’elle n’ait jamais servi le régime hitlérien. Elle rebondit en Suisse et pilote de nouveau. Toute sa vie sera encore dédiée à l’aviation. Elly Beihron décède en 2007 à l’âge de centans dans une maison de retraite à Munich près de son fils devenu spécialiste en orthopédie, elle est inhumée au côté de Bernd.
L’histoire des Rosemeyer se confond avec la période la plus trouble de l’Allemagne récente. Certains pensent que les Rosemeyer, bien qu’ils n’aient pas servi l’État nazi, auraient dû être plus véhément à l’image d’un Albert Richter envers le régime. Rosemeyer était un pilote qui mettait sa vie en jeu tous les week-ends de course. On pourrait parler de neutralité vis-à-vis du pouvoir. Le pays au bord du chaos s’était redressé en quelques années. Il y a une logique à ce que Rosemeyer ne se soit jamais intéressé de près au fait politique…
