25 janvier 2026

L’oubli continue

Récemment, des supporters du club de la Juventus de Turin qui se rendent rarement au Juventus Stadium, la salle de sport comme certains la nomment, se posaient la question de savoir si un grand hommage serait déployé dans le virage sud du stade du club turinois. Comme beaucoup le pensaient, il ne s’est rien passé. Pas une seule allusion à la disparition il y a trente ans de Beppe Rossi à l’âge de trente-quatre ans, des suites d’une tumeur au cerveau. Dans le monde des ultras, les vrais, Rossi est une des figures majeures du mouvement.

Années 70

Âgé d’une quinzaine d’années, l’adolescent fréquente le virage sud du stadio communale. Alors que naissent des groupes de type ultra, Rossi n’est pas satisfait par ce qu’il vit. En 1977, avec des amis, il crée son propre groupe, les Fighters. D’emblée, par son leadership, il impose son groupe au milieu du virage et donne rapidement le tempo à l’ensemble de la tribune.

Sur la question de l’animation du virage, Rossi est un marginal dans le supportérisme transalpin. Bien que contesté, il enjoint aux autres groupes de fans de supprimer les tambours et toutes sortes de chorégraphies. Rossi est fan de Liverpool et du Kop d’Anfield. Il ancre le virage dans un anglicisme assumé et évite à son groupe d’être politisé et veille à son autonomie. En quelques mois, le virage sud rattrape en notoriété son voisin du Torino.

Vers la fin des années soixante-dix, la question du calcio moderno se pose. Rossi rejette cette idée. Le football est un bien culturel national, il faut le défendre. Néanmoins, la majorité des groupes de supporters ne s’alignent pas sur ceux qui considèrent que le calcio moderno est synonyme de mort du football italien à terme. Au milieu du virage turinois, Rossi et son groupe sont esseulés.

La direction du club piémontais est au courant des moindres faits et gestes de ce qui se passe dans la Curva Fildelfia. Les dirigeants du club, dont l’inévitable président Boniperti, œuvrent en sous-main à la dislocation du groupe de Rossi, car les fighters sont souvent impliqués dans des escarmouches en déplacement et le groupe affiche clairement son autonomie. Dès lors, le groupe est infiltré de toute part. Impossible à Rossi et à ses proches de contrôler qui agit au nom du groupe en déplacement. Harcelé par les forces de l’ordre, le groupe est visé en toutes occasions. 

La tragédie du Heysel met à mal le leadership de Rossi et des fighters dans le virage turinois. L’anglicisme du groupe est pointé du doigt, cependant il reste au centre de la tribune. Deux ans plus tard, le groupe se déplace à Florence, une rencontre à haut risque du fait de l’antagonisme qui existe entre les supporters des deux clubs. À la fin du match, le virage florentin fond littéralement sur les Fighters, s’ensuit une rixe géante aux abords du stade et dans la ville.  Deux ans après le Heysel, ce type d’affrontements est jugé inadmissible dans le pays. La pression des pouvoirs publics est forte, ce qui entraine la dissolution du groupe.

Face aux provocations permanentes des forces de l’ordre.

Les membres des Fighters de cette époque sont divisés sur la question, mais certains pensent que le rendez-vous de Florence était ni plus ni moins qu’un guet-apens, monté avec le concours de la direction du club turinois pour en finir avec les Fighters.

Le groupe dissous, associé à une pluie d’interdictions de stade qui frappe Rossi, le virage change de nature. C’est une cacophonie permanente. Les groupes changent de nom à la vitesse de la lumière. Rossi, comme beaucoup de jeunes désabusés de son époque, se réfugie dans certaines drogues. Avec le Mondial de 1990, la Juve abandonne le Stadio communale pour l’affreux Stadio delle Alpi. À l’image de bon nombre de supporters du club et d’anciens fighters, Rossi ne suit pas. Il préfère consacrer son temps libre à faire de la prévention en faveur des jeunes sur les dangers de la drogue. Malade, le jeune idéaliste et romantique Beppe Rossi s’éteint juste avant la proclamation de l’arrêt Bosman.

Le groupe Drughi, né de multiples scissions et disparitions, prend le pouvoir dans le virage sud, malgré la réapparition des Fighters qui ne dure pas. Le travail d’entrisme entrepris par la direction du club a fini par payer. Depuis, la tribune demeure sous tutelle de gens proches du club. Tout va bien, malgré des affrontements, des scandales à répétition en matière de corruption et bien d’autres choses. Comme la totalité des virages des stades italiens, les groupes ultras sont autorisés à créer des polémiques sans fin. Toutefois, ils sont tenus de ne pas remettre en cause le calcio moderno.

Dans ce document vidéo, tiré du film de Danièle Segre, Ragazzi di stadio, Beppe Rossi explique sa vision du supportérisme. La manière dont le virage doit accompagner ses favoris, les soutenir et les pousser à la victoire. Rossi voyait dans une partie du public le douzième homme.