25 janvier 2026

Vingt mètres plus haut

Il y a bien longtemps, je m’étais efforcé de faire une analogie entre les formations de l’Inter de Milan des années Herrera et l’Ajax d’Amsterdam des années Michels, autant dire que j’avais osé commettre un sacrilège. Mettre le football du mal et le football du bien sur un pied d’égalité.

Je ne vais pas m’étendre sur les experts autoproclamés en matière de football et leur conception du beau jeu. Je préfère comme toujours approfondir ma réflexion. Plus que jamais, je persiste et signe définitivement. L’Ajax d’Amsterdam de Rinus Michels n’est qu’une variante plus présentable de l’Inter de Milan d’Herrera.

Génèse

C’est au cours d’entretiens avec le journaliste italien Gianni Brera qu’Helenio Herrera, entraineur du club de l’Inter de Milan, décide de renverser la table. Jouer l’attaque à outrance est contreproductif selon Brera, car les joueurs italiens sont moins athlétiques que leurs homologues européens, anglais et allemands, notamment.

Herrera réfléchit et décide d’inverser le processus créatif de sa formation en le faisant passer de l’avant à l’arrière. Le concept est simple. Aspirer l’adversaire, puis le prendre en contre-attaque. Depuis, les spécialistes considèrent qu’Helenio Herrera a inventé le catenaccio, le football du pire. Or, Herrera s’est toujours défendu d’avoir introduit un jeu basé sur le fait de laisser l’initiative à l’adversaire et de privilégier le repli défensif. Ce qui est juste. 

Analogie

Les connexions entre les deux formations sont nombreuses. Commençons par la disposition de chaque joueur au sein des deux équipes. Elle est en tout point identique.

Les défenses se présentent avec deux latéraux, un stoppeur et un deuxième défenseur central qui fait office de libero pour l’Inter et de sentinelle chez l’Ajax. Ce dernier commande la mise en pratique du hors-jeu.

Le milieu de terrain est du même acabit. Un joueur, ratisseur et relayeur, doté d’une lecture de jeu globale et qui joue en soutien de ses deux meneurs de jeu. Bedin pour les Italiens, Neeskens pour les Néerlandais.

Deux meneurs excentrés qui organisent le jeu, Suarez et Mazzola chez les Italiens, Muhren et Haan côté néerlandais. L’analogie va très loin. Sur le côté droit, Haan et son ailier Swart sont proches du fait de la lourdeur du premier. C’est la même chose côté milanais. Suarez est plus proche de Jair, car moins vif et rapide que Mazzola.

En attaque, les ailiers droits, Jair et Swart, jouent bas. Côté gauche, Corso et Keizer sont des copiés-collés. Enfin, on constate la présence d’un avant-centre au centre de l’attaque. Peiro ou Capellani chez les Milanais, Cruyff côté amstellodamois.  Deux formations qui travaillent côté droit et se courbent côté gauche par la vitesse et la fluidité de leurs joueurs respectifs quand elles sont en possession de la balle.

Helenio Herrera fut un temps un des entraineurs les plus décriés de l’histoire du football. La faute à son approche du jeu et à d’autres choses, la corruption et le dopage. Passons sur ses accusations, car elles concernent la plupart des coaches de son époque. Restons sur le jeu. L’Inter d’Herrera n’était pas une machine composée de joueurs cyniques, formatés et profitant des erreurs de l’adversaire du jour pour crucifier ce dernier en cours de match, comme la presse internationale s’est toujours bornée à l’enseigner.

À Milan, Herrera alignait une formation classique de son temps, mais qui avait la faculté de changer de registre plusieurs fois au cours d’une partie. En outre, du fait d’avoir inversé le processus créatif de son équipe, Herrera a lancé le latéral qui porte la contre-attaque et qui marque. Un concept qu’il faut dissocier du latéral qui apporte le soutien à ses attaquants.  Herrera ajoute aussi une autre idée novatrice avec la gestion du chronomètre. Contraint de trouver des solutions à cause du déficit physique de ses joueurs face à certains adversaires, Herrera, qui était un pragmatique, apprend à jouer avec le temps.  Pour avoir visionné le peu de rencontres disponibles de l’Inter d’Herrera, on constate que ses formations évoluaient sur un double tempo. Classique et en mode combat selon le contexte et la tournure de la rencontre.

Il en est de même pour l’Ajax de Michels. J’ai eu aussi l’occasion de regarder certains matches de championnat, qui sont un meilleur indicatif que les rencontres de coupe d’Europe.  Couverture du terrain, utilisation du chronomètre à outrance. Pression sur l’arbitrage, contre-attaque éclair, application des joueurs sur les coups de pied arrêtés, zone d’affrontement, compression de l’adversaire au milieu pour l’Ajax, aspiration de l’opposant dans ses trente derniers mètres pour l’Inter.

Une fois sa formation constituée, Rinus Michels reprit le concept d’Helenio Herrera en réalisant un duplicata, tout en modifiant deux aspects. Suppression du libero en apparence et mise en pratique du hors-jeu et déplacement du bloc destructeur-créateur de la défense au milieu du terrain.

Le bien contre le mal. Les légendes ont la vie dure.